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Le ressentiment

Le ressentiment ? La belle affaire ! Il n’y a vraiment pas de quoi en faire un plat. Pour se lancer dans ce genre d’introspection il faut vraiment avoir du temps à perdre. Franchement, éprouver du ressentiment envers quelqu’un c’est monnaie courante. Et c’est pas ça qui va provoquer un séisme. Si on commence à se regarder le nombril, on est pas sorti de l’auberge.

Il y a d’autres sujets dans la vie, bien plus graves, qui méritent qu’on s’y attarde. Inutile de se faire du mouron pour une telle broutille, ça ne vaut pas le coup.

Et pourtant nous aurions tort de sous-estimer les effets dévastateurs du ressentiment. Dévastateur parce qu’il agit en profondeur. Il pénètre peu à peu au cœur de l’être humain. Il ronge, il creuse et à force de ruminer il produit de la rancœur en nous. Subrepticement la lumière baisse, la joie s’amenuise au point de disparaître. La vie se fige.

Et à qui pourrions-nous en vouloir pour en arriver là ? A ceux qui réussissent, qui font main basse sur le magot et n’en redistribuent que des miettes. A qui profite la mondialisation ? Aux privilégiés qui ont fait des études, peuvent voyager, maîtrisent la technologie. Ceux-là sont nés au bon endroit et au bon moment. Les autres n’ont cas ronger leur frein. C’est sur ce terrain que vient prospérer le ressentiment.

Mais dénigrer les autres ne suffit pas à nourrir le ressentiment. Il faut aller jusqu’à la mise en accusation. Pour rendre l’autre coupable, la désinformation, la délation, le mensonge sont d’une aide précieuse. On nous ment. Les élites qui nous gouvernent sont inféodées aux lobbys. Les journalistes sont entre les mains des multinationales. Ils nous cachent la vérité. Et nous voilà de plain pieds dans la théorie du complot.

Laissons grandir en nous l’animosité et c’en est fini du discernement. Faire la part des choses devient impossible. A ce stade l’origine du mal nous échappe. Distinguer la spécificité des choses, mettre à part, ne pas généraliser, en un mot juger clairement des choses, il vaut mieux oublier. Et les réseaux sociaux y aident par leurs capacités à pratiquer la saturation d’information, à répandre des fausses nouvelles et à exceller dans l’art du réductionnisme. Le discernement s’inscrit dans le temps long, les réseaux sociaux dans l’immédiateté. Dans ce cas le combat serait-il perdu d’avance ?

Non, si nous ne sous-estimons pas les effets ravageurs du ressentiment. Dès que nous le percevons, nous pouvons lui ouvrir grand la porte de notre cœur ou, au contraire, sortir l’antidote : notre capacité à savoir reconnaître la valeur des autres, à estimer qu’ils ont du prix à nos yeux, à considérer ce qu’il y a du bon dans ce qu’ils font. Et quand me prend l’envie de me plaindre, de me considérer comme un oublié de la croissance et de la mondialisation, je peux reprendre à mon compte les mots même du psalmiste : « Pourquoi te désoler, ô mon âme, et gémir sur moi. Espère en Dieu ! De nouveau je rendrai grâce : il est mon sauveur et mon Dieu ! »

Guy Delage sj

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